A chaque projet il ne met pas simplement en pièces l'enveloppe du budget. Il la pulvérise, la désintègre. Avec lui, tout est possible.
Viré de son premier film, il entre par effraction dans la salle de montage - et le producteur doit appeler la police. Quand un exécutif en costume- cravate vient lui expliquer sur le plateau d'Abyss qu'il faut aller plus vite, il le jette dans le bassin d'eau dans lequel se déroule le tournage et tente de le noyer, Alors qu'ils filment True Lies, la star Arnold Schwarzenegger a un besoin urgent : il lui interdit d'aller pisser.C'est un cinéaste unique, extrême, méticuleux, visionnaire, matriarcal, mais accusé d'être superficiels populiste, copieur, grossier et machiste. Humaniste, on le prétend fasciste. C'est une contradiction, mais il est à la fois l'un des réalisateurs les plus populaires et les plus sous-estimés. C'est même, carrément, l'un des plus méprisés. C'est qu'il ne vient pas d'une école de cinéma, Ni d'une famille triquée. Il s'est formé sur le tas. Sans passer par la case USC.
Entré dans l'industrie par la petite porte, lames Cameron a gravi les échelons un par un. Une fois au top, il a même fait ce qu'aucun cinéaste au monde n'aurait fait : il a crié qu’il était le « roi du monde ! ». Et il a arrêté.
Dans ce séjour sont en train de s'écrire plus de 350 millions de dollars de futures recettes au box-office américain, Mais Cameron n'est pas seul. A part William Wisher, qui tend de temps à autre des feuilles de dialogue manuscrites que Cameron intègre au script de "The Terminator", un autre barbu nommé Randall Frakes est aussi présent, et revoit les pages des scénarios. Tout comme Gale Anne Hurd, une petite femme qui prend également des notes et fait des suggestions à l'auteur. C'est là l'un des "secrets" les plus mal gardés de James Cameron. L' "égo-maniaque imbu de sa personne et n'en faisant qu'a sa tête" n'est en effet pas un, mais plusieurs. Il l'est même depuis ses premiers courts-métrages en Super 8 dans les années 60. Et une femme/muse n'est jamais très loin.

Déjà, les femmes tiennent une place prépondérante dans sa vie - peu lié à son père ingénieur autoritaire, ses modèles sont sa mère, Shirley, une artiste, et sa grand-mère Rose (sic), une enseignante. Son compagnon le plus proche est son frère Mike, qui dès son plus jeune âge montre pour sa part un talent inné de constructeur et d'ingénieur. Il deviendra plus tard l'un des membres principaux de l'entreprise Cameron, développant et construisant structures et caméras. Mike Cameron est d'ailleurs indissociable de son frangin, les deux se complétant. On peut même dire qu'ils forment le noyau de la personnalité publique de James Cameron, l'un étant l'artistique, et l'autre l’ingénierie - et parfois l'inverse. Un jour qu'un plus grand les chahute, James décide d'aller découper les pieds de la cabane du garçon pour le punir, et Mike amène la tronçonneuse. A moins que ce ne soit le contraire ? Toujours est-il que l'infortuné adolescent finit à l'hôpital, broyé dans les débris de sa bicoque écroulée. . .
A l'âge de 15 ans, la vision de "2001, l'odyssée de l'espace" de Stanley Kubrick galvanise James Cameron au point qu'il retourne voir le film en salles une dizaine de fois. Fasciné par les images présentées à l'écran, il épluche tous les livres qu'il peut trouver sur le long-métrage et réalise ses premières œuvres en Super 8 amateur. Nous sommes en 1968/1970. « Niagara, or How l Learned to Stop Worrying and Love the Falls » est le seul dont le titre nous est parvenu, renvoyant à Docteur Folamour de Kubrick et aux chutes du Niagara. Apparaissent déjà deux des obsessions futures du cinéaste - le nucléaire et la mer !

Quand, en 1977, Cameron voit "La Guerre Des Etoiles" au cinéma, il se prend une claque, réalisant que quelqu'un a porté à l'écran les visions dantesques dont il rêvait. Ayant été en quelque sorte « doublé », il n'a alors plus qu'une obsession en tête : être cinéaste. Son ami William Wisher, qui veut alors devenir acteur, lui parle d'un groupe d'investisseurs, un consortium de dentistes désireux de faire des économies sur leurs impôts en produisant un film.
Coécrit et coréalisé par Randall Frakes et James Cameron avec dans le rôle principal William Wisher. Xenogenesis est un impressionnant court-métrage de 20 000 dollars dans lequel on peut déjà trouver les images, sons et designs de toute la future filmographie de Cameron. Héros cyborg ? Check. Machines romantiques tueuses ? Check. Femme aux commandes d'un mecha ? Check. Ralentis étirant le temps comme dans un cauchemar ? Check. Les bruits de machines, conçus au synthétiseur par Frakes, seront même samplés sept ans plus tard pour le final de Terminator ! Le générique, bâti sur des peintures de Cameron, donne le ton. Non seulement ce gars-là est visionnaire, mais c'est aussi un excellent designer.

L’histoire de Piranha 2 - les tueurs volants est racontés dans la rubrique filmographie du site. Ce qu'on sait moins, c'est que de retour du tournage en 1981, James Cameron est sans domicile fixe, en état de quasi-clochardisation, survivant avec des coupons réductions McDonald's que sa mère lui envoie par la poste. Hébergé chez William Wisher, il a compris que seul, confronté à un système qui n'est pas le sien (celui du cinéma italien), il n'avait aucune chance. C'est à ce moment-là qu'il va cimenter ce qui deviendra, informellement, son organisation : il vend les droits de Terminator à Gale Anne Hurd pour un dollar, avec la promesse que lui seul réalisera le film. Wisher et Frakes ne sont jamais très loin. Ils connaissent si bien tous les détails de The Terminator et de son univers qu'ils vont en écrire la novélisation. Des années plus tard, Wisher coécrira Terminator 2 avec James Cameron. La structure du scénario sera entièrement conçue en présence de Frakes, qui en signera encore la novélisation. Ce dernier, bien que non crédité à l'écran, participera à l’élaboration des scripts de True Lies (son nom apparaît dans les crédits de la bande-annonce teaser) et certainement Titanic, dont il rédigera le livre-scénario annoté du film.

Mais nul ne veut du jeune scénariste au poste de metteur en scène. Pourtant, à force de ténacité, le vent finit par tourner. Le projet, avec Cameron comme réalisateur, est acheté par Hemdale et mis en chantier. Sur la base de son scénario et du story-board qu'il a dessiné pour Terminator, Walter Hill et David Giler, les producteurs d'Alien, lui confient l'écriture de la suite du film de Ridley Scott, tandis que les producteurs de Rambo, Mario Kassar et Andrew Vajna, eux aussi impressionnés, l'engagent pour rédiger Rambo II. C'est là que naît l’incompréhension qui opposera Cameron à l'industrie et au public. Personne en effet ne comprend comment le réalisateur de Piranha 2 peut se retrouver sur des longs-métrages aussi prestigieux.
Interrogé par un journaliste à deux semaines du début du tournage de Terminator sur le plateau de Conan le destructeur, Schwarzenegger raconte même que le projet est « un film de merde à petit budget qui n'a aucun sens, où des gens qui viennes du futur se tirent les uns sur les autres. Je n’y comprends rien ! ». Déjà, le réalisateur, habité par ses visions, n'a que faire de ce que les autres pensent, même les acteurs. « J’étais persuadé â la fin du tournage qu'il était du côté des machines » avouera quelques années plus tard Linda Hamilton. Schwarzenegger, pour sa part, pense que « ce mec est complètement à la masse ».
Tous changent évidemment d'avis lorsque Cameron montre le premier assemblage du film. Mais le studio, malgré les efforts d'Arnold (qui s'est tout à coup ravisé), refuse d'investir plus d'argent dans la campagne promotionnelle et le mixage, qui sera réalisé en mono. Bien que persuadé de tenir enfin son premier vrai film, Cameron fait preuve d'une rare humilité : « On va se faire démolir par les blockbusters de la rentrée » avoue-t-il dans Starlog avant la sortie. « 2010 et Dune…Tout le monde va préférer aller voir ceux-là, et je ne peux pas leur en vouloir, j’irais les voir moi aussi.» Pour une fois, il se trompe complètement. 2010 et Dune sont des fours, et c'est Terminator qui, salué par le public et quelques rares critiques comme une véritable révélation, devient en octobre 1984 un classique quasi instantané.

Ensuite, James Remar, qui interprète Hicks, se dispute avec Cameron sur le plateau, et l'altercation dégénère (on murmure que l'un aurait bousculé ou donné un coup de tête à l'autre, mais chacune des parties refuse de s’exprimer sur le sujet). Remar est à son tour remplacé au pied levé par Michael Biehn, et la rumeur dit que sur ses tournages suivants, le cinéaste se paiera deux gardes du corps peur éviter les engueulades avec les acteurs et figurants. Enfin, l'assistant-réalisateur décide que Cameron est indigne de mettre en scène la suite d'Alien, et œuvre pour le faire virer en espérant réaliser le film à sa place ! Cameron et Hurd tentent de calmer les esprits en organisant pour l'équipe des projections de Terminator qui n'est pas encore sorti en Angleterre. Mais la salle reste vide. Cette haine, cette volonté d’écraser le réalisateur jusqu'à ce qu’il soit réduit en bouillie, la presse la relaye à la sortie du long-métrage en 1986. Même le studio Fox n’y croit pas, puisque ses cadres balancent tout leur budget promo sur SpaceCamp, qui rapportera au total 9 millions de dollars. Pendant ce temps, Aliens va en récolter 131, ainsi que 2 Oscars (meilleurs effets visuels et meilleur son). Au final, le film sera dominé 7 fois. Cameron, lui, sera élu réalisateur de l’année par la National Association Of Theater Owner. Mais la reconnaissance de la presse tarde à venir.
Dans le courrier des lecteurs de starlog, pour la première fois dans l'existence du journal, des dizaines de lettres critiques sont imprimées, pointant des incohérences là où il n'y en a pas, au point que Cameron doit se fendre d'un droit de réponse pour remettre les pendules à l'heure. En France encore plus qu'ailleurs, on assiste à une véritable campagne de dénigrement menée de front par Frédéric Mitterrand. Traumatisé par la vision du film, le critique fustige le réalisateur devant des millions de téléspectateurs dans son émission Etoiles et toiles, le traitant en substance d'Attila le Hun du cinéma : « Le remplacement du film de guerre par le FLIPPER, où des Rambos unisexes exterminent des noirs, des jaunes, des intellectuels, des pauvres et des extraterrestres, bref, des mollusques intra-humain et certainement COMMUNISTES, directement dans la RETINE et le TYMPAN du spectateur, affirme une syntaxe : le plan de DEUX SECONDES, et un objectif : envoyer également AD PATRES TOUTE DISTANCE, TOUTE REFLEXION et TOUTE REALITE PSYCHOLOGIQUE ! Là où les anciens films de guerre exaltaient des valeurs humaines peut-être simplistes, mais en tout cas bien réelles, le STALLONORAMA préconise finalement le meurtre pur et simple, à travers le massacre de l'idée de cinéma ! Le pire, cent que c'est toujours amusant et excitant de voir détruire ce qu'on aime » vomit-il avec sa fameuse diction.
Ce laïus est révélateur : l'impact sonore et visuel des films de Cameron est alors tel que beaucoup de critiques, couinant comme des poules déplumées sous la neige à la sortie de la projection, refusent de voir en lui le cinéaste du futur, et brandissent le spectre de la tradition. Chez James Cameron, les champs de bataille sont aussi psychologiques, et les personnages crédibles et fouillés, Mais cela n'a aucune importance pour cette intelligentsia du cinéma qui ne voit en lui qu'un vulgaire faiseur, et va continuer dans les années qui suivent à s'acharner, entretenant à son sujet la méprise et l’incompréhension.

Divorçant avec Gale Anne Hurd, il se remarie avec la réalisatrice Kathryn Bigelow, pour qui il coécrit et produit le thriller Point Break (1991). Simultanément, il coécrit (avec William Wisher), coproduit et met en Scène Terminator 2 - le jugement dernier (1991), tout en divorçant de Kathryn Bigelow pour se marier avec l’actrice Linda Hamilton ! Malgré tout, Bigelow est devenue la muse du cinéaste. On peut considérer que s’il existe une tétralogie Cameron/Hurd (Terminator, Aliens, Futur Immédiat Los Angeles 1991 que Cameron à coécrit, et Abyss), il en existe une Cameron/Bigelow (Terminator 2, Point Break, True Lies et Strange Days), clairement sous influence à la fois visuelle et thématique de la jeune femme. Avec Bigelow, le propos politique, toujours sous-jacent dans les films de Cameron, est mis consciemment en avant, agaçant encore plus la critique.
Terminator 2 va devenir un énorme succès, au point que le public tord littéralement le bras du réalisateur pour qu’il en édite une regrettable version longue, qui malheureusement va prendre dans l’esprit des spectateur la place de la version initiale (contrairement à Abyss, les scènes supplémentaires n’apportent rien, et diluent le coté violent du long-métrage, « bouffonnant » même le T-800 au point que certain fans considèrent aujourd’hui T2 comme une trahison, oubliant le montage cinéma, sec, direct et digne suite du premier). Désormais abonné au succès, Cameron se voit tout reprocher, surtout le changement du personnage du Terminator, que beaucoup pensent imposé par Schwarzenegger pour des raisons d’image (ce qui est faux, cette idée datant de 1986, dès les premières ébauches du film, et Arnold, qui aimait déjà reconduire les formules à succès, y était opposé !).

En 1995, le cinéaste met en scène l'incroyable suite de Terminator 2 intitulée T2 3-D : Battle Across Time, tout en préparant Titanic. Chef-d’œuvre absolu de Cameron, le long-métrage est un condensé abouti de toute sa filmographie du XXe siècle. Mais il va générer tellement de difficultés de tournage et de prédictions désastreuses que l'on peut comprendre, a posteriori, pourquoi Cameron a finalement décidé, après sa sortie triomphale, de jeter l'éponge. En effet, quel autre réalisateur peut, paradoxalement, réussir à la fois ses films et susciter autant de haine, de critiques et d'incompréhension ? « ils ont dit que nous étions les plus grands imbéciles de l'Histoire. Ils ont aiguisé leurs couteaux pour nous tailler en pièces et puis finalement ils n'ont pas pu. Je les emmerde. Qu’ils aillent tous se faire foutre ! » déclarait-il au New Yorker.

La quarantaine passée, il lui appartenait de se régénérer - et de cesser de s'user mentalement et physiquement avec les difficultés de tournage du XXe siècle, juste pour arriver à matérialiser ses visions à l'écran. Fondant une famille (cette fois avec Suzy Amis, actrice jouant la fille de Rose dans Titanic), il s'est investi ces douze dernières années dans des documentaires, des œuvres de charité (Amis a créé et dirige une école à but non lucratif qu'il finance), tout en développant un nouveau système de caméras stéréoscopiques, préparant avec son frère Mike le cinéma du XXIe siècle qui, il le sait, passera par le digital et la 3D. C'est là encore l'un des paradoxes de James Cameron, qui va à coup sûr continuer à faire couler beaucoup d'encre : utiliser des zéros et des uns pour nous faire éprouver des émotions, C'est qu'au cas où vous ne l'auriez pas encore compris, cet homme, qui sait filmer les machines et concevoir les effets spéciaux comme personne…est aussi le plus humain de tous les réalisateurs.

David FAKRIKIAN - Portrait de James Cameron tiré de l'excellent numéro Hors Série de « Mad Movie » que nous vous recommandons.
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