Petit retour en arrière de quelques années pour revenir sur une interview donnée en 2000 au magazine français "Première". Jim nous parle de ses projets de l’époque post Titanic, du business du cinéma et des moyens technologiques dont disposeront les hommes du prochain millénaire. Passionnant...
JAMES CAMERON :
Je voudrais avant tout lancer un avertissement : chaque fois qu'un soi-disant expert a été interrogé sur ce qui nous attendait dans deux, cinq ou dix ans, il s'est planté. Ça ne loupera probablement pas avec moi. Il y a quelques mois, j'étais terrorisé à l'idée que le passage à l'an 2000 se traduise, à cause du bug, par un effondrement de l'économie et de notre organisation sociale. Maintenant que les gens ne cessent d'en parler, peut-être sera-t-on assez malin aux États-Unis pour échapper à ce genre de problèmes. Même si, par ricochet, nous avons à subir les conséquences des problèmes que ne manqueront pas de connaître certains pays d'Europe. Ce ne sera pas la fin de notre civilisation, mais c'est une honte qu'on soit obligé de dépenser presque un demi-trillion de dollars pour résoudre un problème aussi bête. Pour la même somme, on pourrait coloniser la Lune et Mars, et, dans la foulée, guérir le sida et une vingtaine d'autres maladies. Il faudrait trouver les responsables, les pendre par les oreilles et organiser le plus gros procès de l'histoire de l'Occident.
PREMIÈRE :
Le succès de Titanic a-t-il à voir avec la fin du millénaire ?
JAMES CAMERON :
À l'approche du nouveau millénaire, il y a, bien sûr, une vague d'espoir mais aussi un catastrophisme qui se traduit par des fanatismes religieux qui attendent la fin du monde, et, plus simplement, des gens qui ont envie de se retourner pour examiner ce que notre civilisation a accompli. Titanic appartient probablement au genre apocalyptique. Pour moi, la question était : comment raconter l'histoire de la fin du monde à l'échelle d'un microcosme ? Tout devait se passer dans ce bateau qui symbolisait l'humanité. Il y a le tiers-monde et les pays riches, et tous se retrouvaient dans le même bateau. Les astronautes d'Apollo ont regardé la Terre et vu que c'était un tout. On est tous dans le même bateau. Les premières classes et les classes éco iront toutes en même temps à la baille si on déconne. On n'atteindra pas le XXII' siècle au train où vont les choses : le réchauffement de l'atmosphère, la démographie galopante, la pollution des océans, la pêche clandestine... On est arrivé à un stade de développement où on pourrait complètement maîtriser notre environnement, sauf qu'on ne contrôle rien !
PREMIÈRE :
Si c'était à refaire, finiriez-vous encore votre discours aux oscars en criant que vous êtes "le roi du monde"?
JAMES CAMERON :
Je ne regrette pas ces paroles. Ce que je regrette, c'est que les médias aient choisi d'en faire une interprétation négative. Les fans ont compris ce que je voulais dire. J'ai parlé à des gens dans la rue. Ils ont compris. Ils disaient : "Hé mec, c'est ce que dit Jack [Leo Di]quand il est à l'avant du bateau. Il se sentait bien. "
PREMIÈRE :
Un Terminator 3 est envisageable ?
JAMES CAMERON :
C'est très compliqué depuis la faillite du producteur Carolco. Mais Terminator fait clairement partie des films que je pourrais écrire et produire.
PREMIÈRE :
True Lies 2 coûtera très cher ?
JAMES CAMERON :
Je n'ai pas l'habitude de donner un prix aux projets avant de m'y mettre. Quand j'écrivais le scénario de Titanic, je pensais qu'on pouvait le faire pour moins cher que True Lies parce que les paramètres de production étaient à peu près équivalents et que je n'avais pas de grosses vedettes. Je ne pensais certainement pas que ça coûterait le double. Vous ne savez jamais combien un film va coûter avant d'en calculer le budget.
PREMIÈRE :
Est-ce que Titanic a créé un précédent en termes d'utilisation d'images de synthèse ?
JAMES CAMERON :
L'année de Titanic, il y avait une tendance dans les studios à dire : "On pense pouvoir remplacer les vedettes par des effets spéciaux comme pour Twister". Donc, une histoire et des effets spéciaux suffiraient à faire un film. Et tout le monde y a cru. Puis c'est devenu une sorte de badge qu'on apposait à Titanic, Starship Troopers, Godzilla et consorts. Maintenant, les choses se sont un peu calmées.
PREMIÈRE :
Pour La Menace fantôme, Lucas a créé des personnages numériques qui se mêlent aux acteurs. C'est une autre étape qui a été franchie ?
JAMES CAMERON :
Oui, vous retrouvez le même type d'interactions entre personnages numériques et véritables acteurs que ce que vous aviez vu dans Qui veut la peau de Roger Rabbit ? , entre un acteur et des personnages de dessin animé. Pour moi, c'est une évolution, pas une révolution. Beaucoup de réalisateurs préfèrent travailler avec des acteurs, pouvoir leur parler ; ils ne veulent pas de cet artifice que proposent les images de synthèse, qui sont une sorte de voie intermédiaire vers le dessin animé où vous n'avez plus du tout d'acteurs. À la place de ceux-ci, vous avez cinq ou dix animateurs qui jouent les personnages. Si on excepte les voix, vous passez complètement à côté du jeu. Maintenant, il existe aussi une forme hybride où se croisent des animateurs qui créent des personnages et des acteurs qui en créent d'autres.
PREMIÈRE :
Et les "synthespians" ? La résurrection de Marilyn Monroe grâce aux images de synthèse est une obsession chez certains.
JAMES CAMERON :
Tout d'abord, je tiens à préciser que cette expression a été inventée par un de mes amis, Spaz Williams, qui a travaillé sur Jurassic Park et Terminator 2. Ce terme implique l'utilisation d'ordinateurs pour recréer un personnage. C'est tout à fait faisable aujourd'hui. Il y a des "synthespians" dans le film de George Lucas. Ce qui reste encore a faire, c'est la création à l'écran d'un humanoïde, avec des yeux, un nez, etc., qui pourrait exprimer des émotions de façon crédible. À mon sens, la création d'Humphrey Bogart ou de Marilyn Monroe même si je comprends en quoi l'idée est attirante pour beaucoup de gens — a quelque chose de dérangeant. Ce ne sera jamais qu'une approximation. Ne nous leurrons pas : on ne pourra jamais ressusciter la manière de jouer de quelqu'un. Mais une application de cette technologie pourrait être valable dans une histoire qui suivrait par exemple MeI Gibson sur quarante ans : vous pouvez recréer un Mel Gibson de 15 ans par images de synthèse et lui demander de l'interpréter...
PREMIÈRE :
Comme dans Volte/face [John Woo, 96], on pourrait vraiment prendre le corps de Travolta et le visage de Cage ?
JAMES CAMERON :
Dans les faits, pas encore. Mais on n'en est pas loin. Dans deux ans, on sera capable de reconstituer un être humain.
PREMIÈRE :
Titanic a été montré en lmax. Quel est l'avenir de cette technologie ?
JAMES CAMERON :
L'lmax est une technologie irrésistible. J'adorerais faire un film en Imax [comme ceux projetés à la Géode, à la Villette] Titanic a été montré dans des salles Imax, mais il n'a pas été tourné dans ce format. Il a été tourné en 35 mm, soit une fraction seulement de l'écran Imax. Il y a 10 fois plus de données sur un écran Imax, et ce n'est pas 10 fois plus cher. En revanche, les mouvements de caméra demandent plus de temps et sont plus compliqués à réaliser. Si j'avais réalisé Titanic en Imax, j'y serais encore, mais ça n'aurait coûté que dix pour cent de plus. Plus la production est grosse, plus l'impact est faible.
PREMIÈRE :
Et l'idée de montrer en salles plus de versions numériques ?
JAMES CAMERON :
Il faudrait d'abord régler le problème de la projection. Pour l'instant, vous ne pouvez pas projeter une image numérique avec la même résolution qu'une pellicule. Ce n'est pas parce qu'une invention a cent ans qu'elle est obsolète ! La distribution électronique va être aussi une étape importante pour les studios : au total, ils dépensent quelque chose comme un milliard de dollars par an dans la fabrication et l'acheminement des copies. À la place, ils pourraient investir deux milliards en recherche et développement, et concevoir un système électronique de reproduction et de transmission. La première année, vous perdez deux milliards, mais dès la troisième année, vous économiserez un milliard par an. Malheureusement, les studios ont tendance à ignorer ce genre de raisonnement, ils ont le nez collé sur leurs résultats trimestriels. Mais la distribution numérique leur donnerait davantage de contrôle sur le piratage et les entrées. Le système de projection serait connecté à un modem et, avec un film "downloadé " par fibre ou satellite, le distributeur contrôlerait directement la projection. Vous ne pourriez plus avoir de projection clandestine.
PREMIÈRE :
Les salles de cinéma existeront-elles encore dans vingt ans ?
JAMES CAMERON :
Oui, et je vous le dis bien fort. Personne n'a trouvé d'alternative convaincante au fait de se retrouver à quelques-uns, excités à l'idée de découvrir quelque chose de nouveau et d'y réagir ensemble. Il y a une dynamique de groupe totalement différente de ce qui peut exister avec la vidéo. Les gens aiment sortir : leurs sens sont alors on éveil, leur cerveau fonctionne plus vite, c'est unique. Vous pouvez certes répéter techniquement l'expérience chez vous, mais pas psychologiquement. Le cinéma se porte toujours aussi bien et ce malgré l'émergence de la télé puis de l'Internet. Ce que l'lnternet apporte, c'est un nouveau support pour parler des films. Ça n'a rien retiré au cinéma.
PREMIÈRE :
Et les gamins qui, depuis Le Projet Blair Witch, tournent des films avec des caméras numériques et les balancent sur I'lnternet?
JAMES CAMERON :
La démocratisation du cinéma est intervenue avec l'accès à la caméra vidéo. L'lnternet n'y a rien changé. Vous devez toujours sortir et tourner en vidéo. Et vous aurez toujours envie de voir un film sur grand écran.
PREMIÈRE :
Et les films coûteront toujours aussi cher et l'argent viendra toujours des studios ?
JAMES CAMERON :
Exactement. La réalisation de films en vue d'une sortie on salles a intrinsèquement des limites dans la mesure où les gens s'attendent à une expérience unique, d'où, souvent, des budgets importants. Les metteurs on scène qui ont juste un message politique ou veulent monter une petite pièce gagnent à filmer directement pour le câble. Les films indépendants seront confrontés à une concurrence de plus en plus forte et ne pourront répondre qu'en augmentant leurs budgets. Et les majors avec leurs films à grand spectacle ne seront pas déstabilisés de sitôt.
PREMIÈRE :
Que sera l'industrie du cinéma dans dix ou vingt ans ?
JAMES CAMERON :
Il est de plus en plus difficile de gagner de l'argent sur un film. On avait l'habitude de dire que seuls les mégahits atteignaient la barre des 100 millions de dollars de recettes aux États-Unis. Aujourd'hui, ça varie entre 200 et 300 millions de dollars. C'est une vague de fond qui a fait décoller tous les bateaux. Le plus grand d'entre eux, Titanic, a été le premier à surfer dessus. Je pense que le succès de Titanic montre le potentiel des ventes internationales. Mais il est clair que les petits producteurs ont aujourd'hui un énorme problème de rentabilité. Franchement, je crois qu'ils vont devoir en prendre leur parti et doubler le prix des places de cinéma.
PREMIÈRE :
Est-ce que ça ne va pas à l'encontre de cette notion qui veut que le cinéma, au contraire du théâtre, soit un loisir abordable ?
JAMES CAMERON :
C'est un mythe. Si vous voulez aller au cinéma, vous allez devoir engager une baby-sitter, puis prendre votre voiture, la garer dans un parking et, très probablement, dîner au restaurant après le film. Vous avez décidé de consacrer une soirée à ce loisir. Pourtant, dans ce coût total d'environ 100 dollars, le prix du ticket est négligeable par rapport au reste.
PREMIÈRE :
Oui, mais si le prix augmente trop, vous risquez d'y aller seulement une a deux fois par an...
JAMES CAMERON :
Si les gens aiment vraiment le cinéma, ils paieront le prix, qui n'est pas si élevé que ça. Je vous rappelle qu'on parle d'une industrie qui, à ce jour, ne gagne pas d'argent.
PREMIÈRE :
Oui, mais n'est-ce pas plutôt parce que les coûts progressent ?
JAMES CAMERON :
Vous ne pouvez pas toucher aux coûts. On ne reviendra jamais on arrière. Les gens s'attendent à un spectacle d'un certain niveau, soit bien au-dessus de ce qu'on pouvait voir il y a dix ans, mais ils veulent ça pour le même prix. Les salles de cinéma montent progressivement le prix du billet. Moi, je pense qu'ils devraient carrément le doubler. Ou l'augmenter de 50 %, directement à12 dollars. Les gens s'étrangleront, hurleront pondant six mois, puis retourneront au cinéma, et cette industrie commencera à gagner de l'argent. Évidemment, je n'aimerais pas être à la place du type qui sortira son film au moment où cotte augmentation interviendra.
PREMIÈRE :
Le président d'Universal Pictures, Edgar Bronfman, a proposé d'augmenter le prix des billets uniquement pour les films à gros budget.
JAMES CAMERON :
Là, vous créez un système de classe. On revient à la situation des années 40 avec les films de série A et B. Vous verrez, dans cinq ans, vous n'aurez plus que des Mary à tout prix[les frères Farrelly, 97] et Waterboy [Frank Coraci, 98]. J'adore Mary à tout prix, mais ce n'est pas du cinéma pour moi. Le cinéma, c'est La Guerre des étoiles, Rencontres du troisième type, des films qui me sortent de mon époque pour me conduire dans un autre monde. Et vous n'aurez plus ça parce que les studios n'auront plus les moyens de les produire.
PREMIÈRE :
Vous tournerez un jour un film à petit budget sans effets spéciaux ?
JAMES CAMERON :
Ç'est ce qui me plaît dans la télé, tout le travail sur le scénario et le développement des personnages. Les gens ne s'attendent pas à une présentation somptueuse. Ça fait travailler vos muscles de scénariste. Mais côté mise en scène, ce n'est pas satisfaisant du tout. Laissez-moi le temps de faire un peu de télé. Je ferai probablement un pilote, histoire d'avoir la discipline pour tourner cinq à sept pages par jour. Et, après, qui sait si je ne serai pas en mesure de me servir de cette expérience pour faire un petit film sans effets spéciaux ?
Première 1999